Vendredi 8 juillet 2011
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Publié dans Le Courrier de l'Atlas, chronique "Mémoires d’immigration", Avril 2011
Fatima Tabet a quitté Tlemcen en 1957, à 20 ans. Elle partait rejoindre son fiancé, qu’elle n’avait jamais vu, dans le Nord de
la France. La première année, elle a pleuré jour et nuit.
FATIMA TABET, Employée de mairie à la retraite
« J’ai été heureuse en Algérie même si la vie était difficile. Je ne suis
jamais allée à l’école. A l’époque, c’était la guerre et la plupart des classes étaient fermées. Et puis je n’étais « qu’une fille » comme disait mon père. Dès mes 13
ans, j’ai travaillé dans une fabrique de tapis où tout était fait à la main. A 15 ans, je suis devenue responsable d’équipe et j’ai travaillé comme ça jusqu’à mes 20 ans.
Comme toutes les filles, je rêvais d’un beau mari et de jolis enfants. L’année de mes 18 ans, une amie
de ma mère est venue demander ma main pour son fils. Hadjadj avait 14 ans de plus que moi. J’ai dû beaucoup insister auprès de ma mère pour qu’elle me montre au moins une photo de lui. Je l’avais
trouvé beau. Nous nous sommes fiancés, sans se voir, c’était la coutume. Lui travaillait dans une usine du Nord de la France. Il avait quitté l’Algérie 5 ans plus tôt et il comptait bien revenir
au pays rapidement. Mais on était en pleine guerre d’Algérie et il n’a pas été autorisé à rentrer. Je suis donc venue en France pour le rejoindre, je n’ai pas eu le choix. C’était le 5 juillet
1957. Ma mère et son amie ont fait le voyage avec moi. J’avais si peur : partir dans un pays que je ne connaissais pas, pour rejoindre un homme que je n’avais jamais vu et je ne parlais pas
la langue ! Pour moi, c’était la catastrophe.
Le voyage n’a pas été très gai. D’abord l’avion jusqu’à Paris où nous avons été accueillies par deux cousins de mon fiancé puis le
train jusqu’à Aulnoye-Aymeries dans le Nord. Ce soir là, je vois Hadjadj pour la première fois. Je me souviens que je portais une jupe courte noire et un chemisier jaune, je me suis toujours
habillée à la française. Il m’a trouvée jolie et nous nous sommes mariés. Mais quand ma mère et son amie sont reparties en Algérie, nous avons quitté la maison qui appartenait en fait à son
cousin et nous sommes allés à Leval, un petit village à côté, d’à peine 3 000 habitants. Pour moi qui étais une fille de la ville, ça a été dur de me retrouver à la campagne. Là, j’ai découvert
la vraie maison de mon mari : un vieux wagon aménagé comme une caravane sur un petit terrain qu’il louait. Il n’y avait pas d’eau, pas de toilettes, pas de chauffage. On avait bien un poêle
à charbon mais on ne le faisait pas marcher la nuit, par peur de l’incendie. La première année, j’ai pleuré jour et nuit. Je voulais retourner dans mon pays. En plus, mon mari n’était pas gentil.
Quand il s’énervait, il ne savait pas parler alors il me frappait. Un jour, je lui ai demandé de pouvoir accompagner son cousin qui allait en vacances en Algérie, mais il a compris que si je
partais, je ne reviendrais pas. C’est alors que je suis tombée enceinte de mon premier enfant, « pas bon pour le voyage », il m’a dit. Pendant 4 ans, j’ai eu un enfant tous les ans.
En fait, c’était le seul moyen qu’il avait trouvé pour me retenir. A un moment, je voulais même que mon médecin me coupe les trompes. J’ai eu 11 enfants en tout.
« Il a déchiré ma carte d’identité sous mes yeux et m’a fait faire des papiers
algériens »
Cela a été dur de les élever. Nous vivions encore dans le wagon quand j’ai eu ma première fille. Puis on a eu un appartement à
Aulnoye, toujours sans chauffage. J’ai attendu d’avoir 4 enfants pour acheter un lave-linge et un lave-vaisselle. J’ai fini aussi par m’occuper des courses parce qu’il achetait toujours n’importe
quoi et s’endettait auprès des commerçants. Moi, qui ne savais ni lire ni écrire, je me suis fiée aux chiffres sous les produits. Je savais ce qui était cher et pas cher. Et j’ai réussi à
remettre les comptes à flots.
En 1962, l’Algérie est devenue indépendante. Mon mari a alors décidé que, pour rentrer plus facilement au pays, nous devions
abandonner la nationalité française et prendre la nationalité algérienne. Je n’ai pas eu mon mot à dire. Il a déchiré ma carte d’identité sous mes yeux et m’a fait faire des papiers algériens.
Nous sommes allés en Algérie cette année-là avec mes 4 enfants, mais ce n’était que pour les vacances. Pendant 20 ans, j’ai vécu en France avec une carte de résident alors que je suis née
française !
Finalement, j’ai fui mon mari en 1980, en quittant la maison en douce. J’ai commencé à travailler comme femme de services à l’école
maternelle puis à la mairie d’Aulnoye, tout en m’occupant de mes enfants. Je voulais leur donner tout ce que je n’avais pas eu. Tous ont fait des études supérieures et sont diplômés. C’est ma
fierté. Quant à moi, depuis le mois de septembre, je vais pour la première fois à l’école : j’apprends à lire et écrire le français dans une association. »
Fanny Borius
Blog de l'Association des Femmes de la Boissière à Montreuil
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